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LOR-K - EAT-ME / Recettes urbaines


LOR-K

artiste

Activités / CV

Née en 1987, je vis et travaille à Paris. J’utilise les déchets urbains pour créer des sculptures de rue éphémères. Je « traque » les encombrants, me les approprie en les modifiant, avant de les ré-abandonner directement sur le lieu, où je les ai trouvé. Par ses actions singulières, je transforme nos rebuts en leur offrant une nouvelle identité façonnée et mise en scène au cœur de nos villes... Dans la rue, les projets se matérialisent sous forme de sculptures où l’objet et l’espace sont interdépendants. Ancrée en un lieu, un temps et un contexte précis, chaque création urbaine est amenée à disparaître dans le flux des villes investies. En atelier, je conserve des photographies, des prototypes, des vidéos, des sculptures manipulables ou encore des écrits qui permettent de retranscrire le processus de création en lieu d'exposition.

EAT ME - recettes urbaines - sculptures et entassement
Ils sont là, dès que je sors de chez moi. À chaque coin de rue, leur omniprésence me choque. Les déchets encombrants jalonnent nos trottoirs comme des âmes stagnantes à s’y méprendre. Tout le temps, partout, chaque sortie me fait les rencontrer. Enfant, je ne comprenais pas la raison de leur présence. Aujourd’hui, je vois la richesse qu’ils représentent, aussi bien matérielle qu’intellectuelle. Ces encombrants sont de véritables abcès, apparaissant à tous moments, ils envahissent nos trottoirs. Ces objets deviennent poubelles, déchets, merdes. Cette matière abondante et gratuite est un résultat paradoxal de nos sociétés de consommation. Achat, échange, don, transformation, plus aucune option n’est sensée pour ces monstres. Abandonnés sur le trottoir, sans propriétaire, l’acquisition directe devient alors possible, il n’y a qu’à se baisser.
Parmi eux, le matelas est l’un des encombrants les plus courants de nos rues. J’ai longtemps admis leur présence au même titre que tous les autres objets, sans même remarquer leur abondance. Après plusieurs années passées à photographier les déchets de rue, les volumes repérés ont parlé d’eux-mêmes : en moyenne, sur dix objets, trois sont des matelas. Ils représentent à eux seuls pratiquement un tiers des encombrants urbains visibles. Cela ne signifie pas qu’il est l’objet le plus jeté du foyer, mais probablement qu’il est le moins repris par les passants. Contrairement à d’autres encombrants convoités pour la qualité ou la valeur de leurs matières premières, le matelas rencontre peu de succès, hormis parmi les sans-logis qui les utiliseront quelques nuits. Courant mais si singulier, le matelas bénéficie d’un statut particulier. Portant souvent les stigmates de son histoire, il évoque tout un monde. Symbole de vie et de mort, il accueille en son cœur les moments les plus intimes de nos vies. Personnel et essentiel, une fois dans la rue, il devient gênant, repoussant. Obnubilée, je les vois alors partout, s’émiettant sur nos trottoirs.
La couleur mie de pain interne a mis du temps à m’interpeller. De répugnant à appétissant, en quelques heures, il attire tous les regards. Cuisiné à même la rue, le matelas est transformé en recette géante : pizza, kebab, sushis et autres plats courants de nos cités sont taillés dans la mousse. Scies, cutters, scotchs et bombes de peinture deviennent les ustensiles d’une cuisine insolite. Surdimensionnées, colorées et attractives, les sculptures ne passent pas inaperçues. Souvent assimilé aux personnes contraintes de dormir dehors et qui ne mangent pas à leur faim, le matelas jouit alors d’une nouvelle image remettant en cause la question d’apparence. Abandonnés sur le trottoir, ces plats communs et universels paraissent tout à coup surréalistes. Seul le regard soudainement attiré pourra alors leur redonner le temps d’un instant une valeur, avant leur ré-aspiration dans le cycle infernal des déchets.


Crédit photo : DR